Filadelfía, capitale du département du Boquerón, Chaco paraguayen. Bourgade née sur des colonies fondées par des Allemands mennonites venus de Russie et du Canada dans les années 1920. Il n’y a pas deux milles habitants dans la cité.
Des Ayoreo viennent parfois établir leur campement aux abords de Filadelfía. Ces derniers sont ordinairement des nomades sylvicoles et ont leur place réservée juste à côté du cimetière guarani-nivaclé. Ailleurs, un faubourg abrite entre six et sept cents Indiens Guarani, dits Guarani occidentaux ou encore Guarayo ; un autre un peu moins important est la résidence d’environ cinq cents Lengua Norte, ou Enlhet Norte ; et enfin un quartier plus à l’extérieur est réservé aux Indiens Nivaclé : Uj’e Lhavôs.
Les Nivaclé forment après les Guarani le groupe ethnique aborigène le plus important du Chaco paraguayen. Une population de 12028 personnes distribuée sur 29 communautés, suivant les données présentées en 2006 par J. Zanardini et W. Biedermann dans Los Indigenas del Paraguay (Edición actualizada, Asunción).
Les Nivaclé sont présents uniquement dans la partie occidentale du Paraguay, essentiellement
dans l’immense département du Boquerón (voir les cartes), quelques-uns habitent en Bolivie. Cela dit, quelques individus auraient quand même élu domicile dans d’autres parties du pays, à Asunción
par exemple.
Les études linguistiques font appartenir les Nivaclé au groupe de cultures mataco-mataguayo en compagnie des Mak’a, des Manjui et des Choroti. - Soit dit en passant : il existe des dizaines de groupes culturels ainsi définis par les langues dans toute l'Amérique du Sud. -
Les Mak’a habitent autour d’Asunción ; ce sont eux les charmants vendeurs d’artisanat indigène qui hantent les rues de la capitale. Il n’est pas inopportun de s’adresser à eux
en nivaclé.
Les Manjui et les Choroti sont beaucoup moins nombreux que les Nivaclé. Leurs territoires ne se trouvent guère qu’au milieu du département du Boquerón.
L’explorateur géographe suédois Erland Nordenskiöld, fils de l’explorateur polaire A. E. Nordenskiöld, fit œuvre de pionnier en menant des études de terrain sur les Indiens du Chaco il y a un siècle exactement. Le premier tome de ses Études d’ethnographie comparée (d’une série traduite par la Marquise de Luppé en 1929) est centré justement sur les Nivaclé, appelés Ashluslay par l'auteur, et également sur les Choroti.
Ashluslay, « mangeurs d’iguanes », ainsi les désignaient les Choroti et les Manjui. Les Lengua-Maskoy les connaissent sous le nom Suhin, les Tapiete les nommaient Etéhua et les Toba, Sotegraik (Nordenskiöld). Ils étaient aussi appelés Sówuash ou Sówua (id.). Premières peines, ou premier jeu, des premiers anthropologues pour identifier une culture sur le terrain et dans les bibliothèques. Un nom semble néanmoins récurrent dans la plupart des textes et des études : les Chulupi.
Chonape, Sonape, La linguiste slovène Branislawa Susnik, qui garda le terme "Niwaqli", y avait longuement travaillé. Chulupi, Chunupi, Churupi, Chunipi, écrivait El Gato, Miguel Chase-Sardi, dans Palavai Nuu, ouvrage de référence sur les Nivaclé. Ce « chunupi » signifierait « éleveur de brebis » et viendrait d’un terme Mbya (groupe guarani). Nordenskiöld, en 1909, notait que ce dernier nom leur était donné par les colons de la région, alors qu’il était impropre à les désigner : il y aurait eu confusion avec des Chunupi connus ailleurs et parlant une toute autre langue. Ce fut donc par la comparaison de quelques termes de vocabulaire que le Suédois démontra qu’Ashluslay et Chunupi ne pouvaient être que deux peuples distincts, les derniers étant sans doute ceux du rio Bermejo, plus au sud (vus par Métraux - 1946). Quoi qu’il en soit, le terme « chulupi » continue à leur être appliqué, et certains Nivaclé en font un usage restreint pour désigner leur langue. Et puis, n’étaient-ils pas éleveurs de brebis à un moment donné ? Pierre Clastres, américaniste réputé, les appelait « Chulupi », comme la plupart des colons allemands de Filadelfía. Les Mak’a les nommaient Wentusix, et un certain Jose Espinola parlait des Indiens Guentasé en 1899.
Les Nivaclé, « hommes », sont présentés par Chase-Sardi distribués suivant cinq grands groupes :
- Les Tovos Lhavôs (gens du fleuve) de part et d’autre du fleuve Pilcomayo, actuelle frontière entre Argentine et Paraguay, forment deux sous-groupes : les Chishamnee Lhavôs (gens d’amont) et les Shicham Lhavôs (gens d’aval). Il n’y aurait plus de voisinage Nivaclé en Argentine.
- Plus au nord demeurent les Yit’a Lhavôs, « ceux de la forêt » et les C’utjaan Lhavôs, « ceux des épines ». Il faut dire que ces deux groupes rejettent leurs appellations respectives, jugées péjoratives. « Nivaclé » suffirait. El Gato n’avait pu savoir si ces Nivaclé se donnaient une autre dénomination pour eux-mêmes.
- A l’Est de ces derniers, vivent les Jotoi Lhavôs, gens des espartillas (zones de végétation utile pour fabriquer des cordes et des étrilles), enfin les Tavashai Lhavôs, gens des champs, habitent plus au Sud, à portée du fleuve Pilcomayo.
Les Nivaclé rencontrés à côté de Filadelfía, à Uj’e Lhavôs, sont des Tovos Lhavôs qui se sont retrouvés, après maintes péripéties, dans une région où ne passe pas le moindre ru. Une lutte se déroulerait donc à Uj’e Lhavôs ?
Uj’e Lhavôs, signifie « ceux de la grande ville » ; d’autres traduisent par « le hameau des travailleurs ». Les Nivaclé y étaient un peu moins de 1800 d’après une statistique nationale datée de 2004 ; ils sont sans doute plus nombreux aujourd’hui, vu le nombre d’enfants qui y cavalent dans tous les sens et qui surgissent de partout.
Les enfants sont rois à Uj’e Lhavôs, comme une antithèse de ces infanticides parfois évoqués dans les textes sur les Nivaclé, actes qui répondraient néanmoins à une règle de la vie nomade, en d’autres lieux, à d’autres époques, dans d’autres groupes.
La langue nivaclé est toujours langue première. Il y a une petite école à Uj’e Lhavôs. D’abord, c’est du nivaclé, puis vient l’espagnol ; certains jours de la semaine sont consacrés au guarani, l’autre langue officielle du pays, et à l’allemand, langue économique du canton. Voilà pour les élèves du primaire. La suite de la scolarité est surtout dispensée en langue espagnole. Cette suite se déroule d’abord à Filadelfía, avec des programmes d’enseignement fortement axés sur l’anthropologie et l’interculturel.
Bon. Un peuple en lutte qui se doit d’utiliser son intelligence mais pas les armes. La langue est bien vivante, des danses rituelles ont lieu tous les samedi-dimanche, chaque indigène détient son propre chant et des tôyej (chamanes) sont encore actifs. Il y a toujours quelque chose qui s’organise, tels des rassemblements sportifs ou des fêtes communes avec des Nivaclé d’ailleurs et les Lengua d’à côté. La population ne demande qu’à grandir et à se renforcer, tout en digérant les changements brutaux subis lors de ces cents dernières années. Allons-nous approcher grâce à eux des fondamentaux du changement culturel au-delà des mots témoins que sont « acculturation » et « déculturation » ?
Femmes Nivaclé
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Nandou