Vendredi 17 juillet 2009



   Filadelfía, capitale du département du Boquerón, Chaco paraguayen. Bourgade née sur des colonies fondées par des Allemands mennonites venus de Russie et du Canada dans les années 1920. Il n’y a pas deux milles habitants dans la cité.

 

   Des Ayoreo viennent parfois établir leur campement aux abords de Filadelfía. Ces derniers sont ordinairement des nomades sylvicoles et ont leur place réservée juste à côté du cimetière guarani-nivaclé. Ailleurs, un faubourg abrite entre six et sept cents Indiens Guarani, dits Guarani occidentaux ou encore Guarayo ; un autre un peu moins important est la résidence d’environ cinq cents Lengua Norte, ou Enlhet Norte ; et enfin un quartier plus à l’extérieur est réservé aux Indiens Nivaclé : Uj’e Lhavôs.

   Les Nivaclé forment après les Guarani le groupe ethnique aborigène le plus important du Chaco paraguayen. Une population de 12028 personnes distribuée sur 29 communautés, suivant les données présentées en 2006 par J. Zanardini et W. Biedermann dans Los Indigenas del Paraguay (Edición actualizada, Asunción).

   Les Nivaclé sont présents uniquement dans la partie occidentale du Paraguay, essentiellement dans l’immense département du Boquerón (voir les cartes), quelques-uns habitent en Bolivie. Cela dit, quelques individus auraient quand même élu domicile dans d’autres parties du pays, à Asunción par exemple.

   Les études linguistiques font appartenir les Nivaclé au groupe de cultures mataco-mataguayo en compagnie des Mak’a, des Manjui et des Choroti.  - Soit dit en passant : il existe des dizaines de groupes culturels ainsi définis par les langues dans toute l'Amérique du Sud. -


   Les Mak’a habitent autour d’Asunción ; ce sont eux les charmants vendeurs d’artisanat indigène qui hantent les rues de la capitale. Il n’est pas inopportun de s’adresser à eux en nivaclé.

   Les Manjui et les Choroti sont beaucoup moins nombreux que les Nivaclé. Leurs territoires ne se trouvent guère qu’au milieu du département du Boquerón.

L’explorateur géographe suédois Erland Nordenskiöld, fils de l’explorateur polaire A. E. Nordenskiöld, fit œuvre de pionnier en menant des études de terrain sur les Indiens du Chaco il y a un siècle exactement. Le premier tome de ses Études d’ethnographie comparée (d’une série traduite par la Marquise de Luppé en 1929) est centré justement sur les Nivaclé, appelés Ashluslay par l'auteur, et également sur les Choroti.

   Ashluslay, « mangeurs d’iguanes », ainsi les désignaient les Choroti et les Manjui. Les Lengua-Maskoy les connaissent sous le nom Suhin, les Tapiete les nommaient Etéhua et les Toba, Sotegraik (Nordenskiöld). Ils étaient aussi appelés Sówuash ou Sówua (id.). Premières peines, ou premier jeu, des premiers anthropologues pour identifier une culture sur le terrain et dans les bibliothèques. Un nom semble néanmoins récurrent dans la plupart des textes et des études : les Chulupi.

   Chonape, Sonape, La linguiste slovène Branislawa Susnik, qui garda le terme "Niwaqli", y avait longuement travaillé. Chulupi, Chunupi, Churupi, Chunipi, écrivait El Gato, Miguel Chase-Sardi, dans Palavai Nuu, ouvrage de référence sur les Nivaclé. Ce « chunupi » signifierait « éleveur de brebis » et viendrait d’un terme Mbya (groupe guarani). Nordenskiöld, en 1909, notait que ce dernier nom leur était donné par les colons de la région, alors qu’il était impropre à les désigner : il y aurait eu confusion avec des Chunupi connus ailleurs et parlant une toute autre langue. Ce fut donc par la comparaison de quelques termes de vocabulaire que le Suédois démontra qu’Ashluslay et Chunupi ne pouvaient être que deux peuples distincts, les derniers étant sans doute ceux du rio Bermejo, plus au sud (vus par Métraux - 1946). Quoi qu’il en soit, le terme « chulupi » continue à leur être appliqué, et certains Nivaclé en font un usage restreint pour désigner leur langue. Et puis, n’étaient-ils pas éleveurs de brebis à un moment donné ? Pierre Clastres, américaniste réputé, les appelait « Chulupi », comme la plupart des colons allemands de Filadelfía. Les Mak’a les nommaient Wentusix, et un certain Jose Espinola parlait des Indiens Guentasé en 1899.

 

   Les Nivaclé, « hommes », sont présentés par Chase-Sardi distribués suivant cinq grands groupes :

- Les Tovos Lhavôs (gens du fleuve) de part et d’autre du fleuve Pilcomayo, actuelle frontière entre Argentine et Paraguay, forment deux sous-groupes : les Chishamnee Lhavôs (gens d’amont) et les Shicham Lhavôs (gens d’aval). Il n’y aurait plus de voisinage Nivaclé en Argentine.

- Plus au nord demeurent les Yit’a Lhavôs, « ceux de la forêt » et les C’utjaan Lhavôs, « ceux des épines ». Il faut dire que ces deux groupes rejettent leurs appellations respectives, jugées péjoratives. « Nivaclé » suffirait. El Gato n’avait pu savoir si ces Nivaclé se donnaient une autre dénomination pour eux-mêmes.

- A l’Est de ces derniers, vivent les Jotoi Lhavôs, gens des espartillas (zones de végétation utile pour fabriquer des cordes et des étrilles), enfin les Tavashai Lhavôs, gens des champs, habitent plus au Sud, à portée du fleuve Pilcomayo.

   Les Nivaclé rencontrés à côté de Filadelfía, à Uj’e Lhavôs, sont des Tovos Lhavôs qui se sont retrouvés, après maintes péripéties, dans une région où ne passe pas le moindre ru. Une lutte se déroulerait donc à Uj’e Lhavôs ?

   Uj’e Lhavôs, signifie « ceux de la grande ville » ; d’autres traduisent par « le hameau des travailleurs ». Les Nivaclé y étaient un peu moins de 1800 d’après une statistique nationale datée de 2004 ; ils sont sans doute plus nombreux aujourd’hui, vu le nombre d’enfants qui y cavalent dans tous les sens et qui surgissent de partout.

 

   Les enfants sont rois à Uj’e Lhavôs, comme une antithèse de ces infanticides parfois évoqués dans les textes sur les Nivaclé, actes qui répondraient néanmoins à une règle de la vie nomade, en d’autres lieux, à d’autres époques, dans d’autres groupes.

La langue nivaclé est toujours langue première. Il y a une petite école à Uj’e Lhavôs. D’abord, c’est du nivaclé, puis vient l’espagnol ; certains jours de la semaine sont consacrés au guarani, l’autre langue officielle du pays, et à l’allemand, langue économique du canton. Voilà pour les élèves du primaire. La suite de la scolarité est surtout dispensée en langue espagnole. Cette suite se déroule d’abord à Filadelfía, avec des programmes d’enseignement fortement axés sur l’anthropologie et l’interculturel.

 

   Bon. Un peuple en lutte qui se doit d’utiliser son intelligence mais pas les armes. La langue est bien vivante, des danses rituelles ont lieu tous les samedi-dimanche, chaque indigène détient son propre chant et des tôyej (chamanes) sont encore actifs. Il y a toujours quelque chose qui s’organise, tels des rassemblements sportifs ou des fêtes communes avec des Nivaclé d’ailleurs et les Lengua d’à côté. La population ne demande qu’à grandir et à se renforcer, tout en digérant les changements brutaux subis lors de ces cents dernières années. Allons-nous approcher grâce à eux des fondamentaux du changement culturel au-delà des mots témoins que sont « acculturation » et « déculturation » ?

 

Femmes Nivaclé

Par Eric Philippe - Publié dans : Articles - Communauté : Indiens d'Amérique
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Samedi 18 juillet 2009
Les mots nivaclé seront ici écrits suivant la notation adoptée par le Père Joseph Seelwische.

Voyelles:
La prononciation des voyelles a, e, i, o est à rapprocher des équivalents du français (bar, thé, bête, kit, sot).
Le u vaut pour le ou du français (bout).
Le ô va d'une réalisation du o ouvert jusqu'à une diphtongue ao (bol, caolin).
Aussi existent les mouillures en ai, ei, iy, oi, ôi et ui (ail, abeille, fille, boy, royal, rouille).
Le ' est une fermeture glottale, qui peut être perçue comme un clic entre deux voyelles (paraissant comme le clic de certaines langues d'Afrique australe).
Les doublets vocaliques se réalisent tantôt en voyelles longues, tantôt avec un coup de glotte qui vient frapper la deuxième voyelle : nuu (chien) se dirait comme nu-u, et aussi nu'u, jusqu'au clic !

Consonnes:
ch, j, v, sont à rapprocher de l'espagnol (= tch, X et, v/b du français).
y propose les mêmes variations qu'en espagnol, c'est à dire du y au dj du français en passant par le j.
f, m, n, p, qu, s et t sont comme en français.
Il n'y a pas de r et le l est très rare.
c est toujours comme un
k.
Les consonnes cl, dl et ts n'offrent pas de difficultés particulières pour un francophone (à prononcer tel que, pratiquement)
sh est comme le polonais si, voire l'allemand noté sh.
lh, appelé "l sourd" équivaut au gallois ll, c'est à dire que la pointe de la langue est au contact des alvéoles et l'air s'échappe des deux côtés de la langue avant le relachement, ou battement.

Ces explications, malheureusement hors-contexte, un peu pénibles et peu conformes aux modèles des phonéticiens, seront peut-être utiles pour affronter la lecture de certains noms propres et de certaines notions nivaclé
.

Par Eric Philippe - Publié dans : Notes - Communauté : Indiens d'Amérique
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Dimanche 19 juillet 2009

La course du nandou et de la tique.

 

Un jour le nandou dit à la tique : « Amie, veux-tu faire la course avec moi ? Parions donc nos vaches ! »

La tique répondit : « Bon, d’accord, faisons la course. Je vais donc rassembler mes vaches. »

Trois jours passèrent, le rendez-vous arrivait. Tique et Nandou convinrent d’une marque au sol : elle désignera le gagnant, celui qui l’atteindra le premier.

 

Vint le moment du départ. Le nandou s’était déjà mis en position, mais la tique grimpait depuis un moment sur le nandou. Elle projetait de se positionner juste au dessus de son œil, l’endroit le plus propice.

Quand le nandou s’écria : « Prêt, top ! », la tique l’interrompit : « Non, attends !  Je ne suis pas prête. »

Elle continuait à se hisser jusqu’à l’œil du nandou. Quand enfin elle se trouva dans la position souhaitée, elle cria : « Prête, allez, top ! »

 

Le nandou s’élança de toutes ses forces : il partit comme une flèche. Quand il arriva à la ligne d’arrivée convenue, la tique sauta depuis son œil et triompha, disant  : « Je suis déjà arrivée, et depuis un moment ! »

Fichtre ! Et le nandou s’avoua vaincu, il remit à la tique les vaches pariées.

 

La revanche eut lieu, la course recommença. La tique employa la même ruse et vainquit à nouveau le nandou.

La tique se félicitait d’avoir encore pu tromper le nandou. Le nandou se trouva triste une nouvelle fois, mais il ne voulut pas retenter une course : il était épuisé. Il ne savait pas quoi dire.

Il se disait en lui-même : « Comment la tique est-elle si véloce ? Elle, si lente et si lourdaude. J’ai peine à croire qu’elle soit si leste et si légère : on ne la voit même pas quant elle court ! "

 

Recueilli par le P. Jose Seelwishe O.M.I.

 Nandou

Par Eric Philippe - Publié dans : Contes - Communauté : Indiens d'Amérique
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Dimanche 19 juillet 2009

   Les Nivaclé racontent que Dame Tatou perdit tous ses enfants : c'est Jaguar qui les tua.
   Jaguar était en train de chasser les ocultos - ces animaux très craintifs disparaissent au moindre bruit, courant se réfugier dans les moindres trous.
   Jaguar était donc en quête d'ocultos. Les enfants de Dame Tatou, qui se trouvaient là par hasard, observaient Jaguar. Seulement, ces petits tatous faisaient échouer la chasse en criant des "vo, vo, vo, vo !" aux moments propices ; ceci irritait fort Jaguar.
   Ainsi, Jaguar repéra un oculto en train de creuser son trou, rejetant la terre au dehors, puis se mit à l'affût. Et ce fut juste avant le saut du chasseur que les enfants de Dame Tatou mirent les ocultos en fuite. Ils continuèrent à alerter tous les ocultos de la sorte jusqu'au soir : impossible pour Jaguar d'en attraper, ne serait-ce qu'un seul !
   Jaguar énervé repéra finalement les enfants de Dame Tatou et les tua. Il était très en colère. Dame Tatou se fâcha à son tour, mais elle qui était si petite, qu'aurait-elle pu bien faire contre Jaguar ? Il était trop grand. Elle réfléchit longuement puis eut une idée : elle voulait d'abord faire semblant d'être malade...
    Elle appela le jeune Lapin aux longues oreilles et lui confia cette mission : "Va au devant de notre ami Jaguar et dis-lui qu'il passe me voir car j'ai très mal au ventre."
   Une fois avisé, Jaguar se mit en route avec Lapin pour visiter Dame Tatou.

   Jaguar partit alors pour visiter Dame Tatou, il était accompagné de Lapin. arrivés presque sur place, les deux se mirent à jouer à cache-cache. Lapin se cacha le premier et Jaguar se mit à sa recherche. Dès qu'il l'eut trouvé, il lui dit : "Pris !".
   C'était ensuite au tour de Jaguar de se cacher, mais cela lui était bien difficile : il était trop grand. Lapin le découvrit aussitôt. Il recommencèrent : Lapin partit se cacher à nouveau, il se tapit cette fois sous une racine. Jaguar chercha longtemps, il passa pourtant très près de la cachette mais ne pouvait voir Lapin. Lapin était trop petit.
   Lapin se manifesta enfin, car Jaguar lui faisait pitié. Quand ce dernier passa une fois de plus à proximité de la racine, Lapin s'exclama, simulant l'imprudent : "Mon ami ne me vois pas !". Jaguar comprit tout de suite et se sentit humilié. Il cachait son énervement avec peine, car il était passé et repassé si près de la cache de Lapin.
   Lapin lui dit ensuite : "Dépéchons-nous mon ami ! Dame Tatou doit s'impatienter, elle souffre."
    "Oui, allons-y !", répondit Jaguar.

   Sur ce, ils arrivèrent ensemble chez Dame Tatou. Jaguar demanda alors : "Dame Tatou, mon amie, de quoi souffres-tu ?"
   Dame Tatou, roulée en boule, lui répondit : "J'ai mal au ventre."
   Jaguar s'approcha : "Allons, allons, ouvre-toi que je voie !"
   Dame Tatou commença à détendre sa carapace, mais ne l'ouvrit pas complètement, car elle se méfiait de Jaguar : qu'il ne la morde pas, qu'il ne l'attaque pas au ventre !
   Dame Tatou avait déjà dressé son plan : elle voulait couper le nez de Jaguar afin de venger ses enfants. Jaguar s'avança, ne se doutant de rien, et Dame Tatou se préparait.
   Au moment où Jaguar allait lui souffler au ventre pour la guérir, Dame Tatou resserra brusquement sa carapace de façon à coincer le bout du museau de Jaguar à l'intérieur. Jaguar avait beau courir et bondir ça et là, Dame Tatou ne lâchait pas. Il la frappait même contre les troncs d'arbres. Il ne se libéra en fin de compte qu'après l'amputation de son museau. Voilà pourquoi les jaguars ont le nez court.

   Avant, Jaguar avait un long nez, mais, malheureusement, Dame Tatou le lui coupa au moment où il allait souffler. Et il courut, tournoyant et perdant beaucoup de forces avec son museau mutilé, jusqu'à ce qu'il en mourut.
   Dame Tatou était fort satisfaite de ce qu'elle avait fait, elle qui était si en colère à cause du meurtre de ses enfants.
   Ainsi se termine le dit de Dame Tatou et de Jaguar.
                                                                                                                    Recueilli par J. Seelwische O.M.I.

On peut comprendre que le jaguar représente le tôiyeej (chamane), celui qui va combattre le mal du patient en y faisant entrer son âme au moyen de son souffle.    


Toye'ej à l'oeuvre (phot. musée d'Asunción)

Par Eric Philippe - Publié dans : Contes - Communauté : Indiens d'Amérique
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Lundi 20 juillet 2009

La prière

 

Oui, il y a bien longtemps que j’entends mon grand-père faire des invocations pour de différentes choses, par exemple, quand il cherchait pour de la nourriture. Il partait à la chasse en répétant : « Jjuvô ! Qui que tu sois, mets ça devant moi. » du gibier ou autre chose.

Dès qu’il souhaitait qu’une chose se trouvât devant lui, celle-ci apparaissait.

Et aussitôt, il voyait devant lui un animal ou du miel.

Alors il ressentait une très grande joie.

Il se réjouissait et revenait ainsi à la maison. Et il répétait : « Assurément, ce que j’ai demandé dans mes prières m’est apparu ! »

C’était comme si quelqu’un l’avait aidé.

Je sais cela de mon défunt grand-père.

C’est tout.

(récit de Léopold Sanchez)

 
Toucan (Phot. Windows)

Par Eric Philippe - Publié dans : Contes - Communauté : Indiens d'Amérique
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